ISABELLE DUMONT
MIRABILIA
Revisiter le cabinet de curiosités pour partager du gai savoir
Merci beaucoup de m’avoir conviée à intervenir dans ces journées internationales consacrées aux cabinets de curiosités de ce siècle. J’aborderai le sujet de façon concrète à partir du domaine des arts de la scène où je travaille comme dramaturge et comme actrice. Mon intervention sera donc en partie scénique, avec la complicité du serpentiste Christophe Morisset… J’y évoquerai comment et pourquoi je revisite depuis plus de dix ans le cabinet de curiosités comme dispositif mis en scène pour partager du gai savoir sur des sujets qui ont attiré mon attention, dont j’ai eu envie de prendre soin (j’utilise à dessein ces termes parce qu’ils renvoient à l’étymologie du mot curiosité qui vient du latin cura, « le soin, l’attention portée »). Ce gai savoir, je le partage avec un public à la fois spécialisé et non-spécialisé, en essayant de combiner la rigueur objective des éléments de connaissance avec la subjectivité de ma position d’artiste et d’amatrice (au sens premier du terme « qui aime ») à travers une collection d’objets singuliers.
Cette démarche, j’ai réalisé qu’elle trouvait son origine dans mon enfance, avec trois miroirs allongés, une petite loupe et un tube en carton. Mon père me fabrique un kaléidoscope, ou plus exactement un taumascope, qui reflète et démultiplie non pas des petites pièces au bout du tube mais ce que je vois autour de moi. Mon père est instituteur, il a le talent et la passion de transmettre ce qu’il sait, et il m’explique le phénomène physique de la réflexion de la lumière sur les miroirs disposés en triangle à l’intérieur du tube, qui provoque ce miracle visuel infiniment changeant. La réalité me révèle ainsi de nouvelles dimensions, qui se déploient merveilleusement tout en livrant leur secret de fabrication, ce qui ne diminue en rien l’enchantement, au contraire. C’est pourquoi j’ai rassemblé ici des objets issus de mes divers cabinets de curiosités, sous le titre de Mirabilia, « choses admirables » au sens premier du terme : « qui valent la peine d’être vues », donc montrées, donc sorties de leur boîte. Les kaléidoscopes et les taumascopes font partie de ces objets, ils constituent ma première collection, et c’est la seule que je possède qui soit vraiment digne de ce nom !
Cabinet de curiosités et opéra baroque
Voilà pour l’origine. La mise en pratique de la curiosité sous forme de cabinet ne commence, elle, qu’en 2006, avec une recherche que je mène pour le Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles qui veut initier une série de créations expérimentales sur un cycle d’opéras baroques autour de Gian Francesco Busenello, un librettiste vénitien de la première moitié du XVIIe siècle à qui on doit entre autres le livret du Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi et des livrets pour Francesco Cavalli, autre grand compositeur des premiers opéras de l’histoire. Je plonge donc dans cette époque à la charnière du XVIe et du XVIIe siècle, pour comprendre les raisons de la naissance et de l’essor de cet art nouveau qu’est l’opéra, un art qui veut traduire en musique les passions humaines de l’« individu » qui a émergé à la Renaissance. Cette nouvelle expression musicale, c’est celle d’une voix seule, accompagnée d’un instrument, une voix qui déploie la complexité de son être et les aléas de son existence à travers le récit chanté de ses affects : c’est l’art du recitar cantando, du récitatif baroque. L’opéra baroque déploie ainsi tout un « théâtre des passions » qui connaît un succès croissant, non seulement parce qu’il offre du grand spectacle (avec intrigues à rebondissements et décors à machines), mais aussi parce qu’il métaphorise les émois d’une époque en pleine mutation, dont il constitue une sorte de miroir à la fois enchanteur et troublant.
Cette époque, c’est également celle du succès grandissant des cabinets de curiosités, ces « chambres des merveilles » – Wunderkammern comme on les appelle en allemand – qui offrent aussi un miroir de leur temps sous la forme d’un petit « théâtre » dont l’assemblage composite et insolite d’objets enchantent et troublent. Ces spécificités, à la fois spectaculaires et spéculaires, communes à l’opéra et au cabinet de curiosités, me donnent l’idée de constituer une petite collection d’objets renvoyant aux Wunderkammern pour accompagner mes propos sur l’opéra baroque, rendre plus palpable le passé que j’évoque, solliciter d’autres sens que l’écoute dans ma présentation, et les faire dialoguer avec les éléments du présent que j’ai rassemblés sur les résurgences baroques contemporaines. C’est ainsi que naît le Petit Salon baroque, que je crée dans l’intimité du salon d’un antiquaire.
Les objets de ce Petit Salon baroque sont d’abord ceux qui témoignent des mutations de l’époque qui voit naître l’opéra : c’est celle des guerres de religion qui font rage entre les catholiques et les réformés de Luther et qui ébranlent le socle de la foi – d’où l’exaltation du culte de la Vierge Marie par la Contre-Réforme, madonne médiatrice affective entre l’humain et le divin, qu’évoque la simplicité de cette Vierge de procession, statue de bois sur laquelle viendront virevolter les plis baroques de son vêtement ; c’est aussi le début de la mondialisation et de la colonisation résultant des grandes découvertes du siècle précédent, qui élargissent la carte du monde non seulement vers l’Extrême-Orient mais aussi vers l’Occident, vers ce Nouveau Monde d’où l’on ramène toutes sortes d’objets « exotiques » et d’espèces inconnues comme l’ibis rouge, différant des ibis d’Afrique par son flamboyant plumage très convoité, et qui est dû au carotène présent dans son alimentation faite entre autres de petits crustacés.
C’est aussi bien sûr la renaissance dans les arts, liée à la redécouverte de l’antiquité, de sa culture et de ses trésors artistiques comme cette tête d’Hygia, la déesse de l’hygiène ; c’est en même temps le développement de l’archéologie qui met au jour tous ces vestiges mais aussi des fossiles – comme celui de ce beau nautile – qui posent question sur l’histoire de la Terre ; de son côté, la médecine révèle les secrets anatomiques du corps humain grâce aux dissections qui permettent la création de moulages précis pour l’étude, comme ce cœur anatomique ; on assiste aussi à une révolution dans l’infiniment petit avec l’invention du microscope et dans l’infiniment grand avec Copernic qui en 1560 déclare que la terre n’est plus le centre de l’univers comme on le représentait symboliquement par cette sphère armillaire, dont les bracelets (armilla en latin) symbolisaient tout ce qui tournait autour de la terre. Or grâce la lunette astronomique, inventée à la fin du XVIe siècle, Galilée vient prouver par l’observation cette nouvelle théorie héliocentrique postulée par Copernic.
Voir apparaît ainsi comme le début du savoir, le visible devient lisible, et les objets acquièrent un nouveau statut, dignes d’être appréhendés comme des éléments de connaissance au même titre que les textes. Le cabinet de curiosités traduit le désir de trouver une unité sous-jacente dans le désordre de cette réalité aux repères bouleversés – out of joint comme le dit Shakespeare de son époque – en restituant sa totalité en miniature à travers une diversité d’objets susceptibles de représenter les principales catégories d’êtres et de choses.
Parmi les objets réunis pour ce Salon baroque figurent donc pêle-mêle des naturalia et des artificialia : l’emblématique crocodile, suspendu au plafond de tous les cabinets ; un papillon Chrysiridia ripheus, considéré comme l’un des plus beaux lépidoptères du monde ; un phasme-feuille, expert en camouflage ; une rose de Jéricho (Selaginella lepidophylla) originaire du désert de Chihuahua au nord du Mexique, qui n’a ni racine ni tige ni fleur et a l’air tout à fait morte, mais s’ouvre et reverdit en quelques heures dès qu’elle est arrosée ; une tulipe pour évoquer la fièvre spéculative qu’elle déclencha au XVIIe siècle aux Pays-Bas ; des fossiles ouvrant la voie à la paléontologie ; des pierres imagées et des coquillages graphiques dont la « signature artistique » était censée révéler l’unité secrète du monde liant nature et art ; du corail rouge, prisé pour sa beauté décorative, ses vertus curatives et sa symbolique christique, mais aussi objet d’interrogation scientifique : était-ce un végétal, puisqu’il ressemble à une algue dans l’eau, un minéral à cause de son squelette calcaire, ou un animal, ce qu’il est en effet ; une fausse sirène façonnée à partir d’une raie séchée ; des tours d’ivoire témoignant d’une virtuosité technique et d’une esthétique très baroque ; une chaînette de bois sans aucun raccord entre ses maillons, sculptés à même la branche d’où elle est issue ; un bézoard, rareté aussi prisée que la corne de licorne ; l’extrémité d’un pénis de baleine, autre rareté ; un labret, piercing de lèvre amazonien fait de plumes d’ara et de colibri ; une boîte à secrets japonaise, dont l’ouverture nécessite 23 mouvements ; un serpent, instrument inventé en France au XVIe siècle, rangé au rang des curiosités au XIXe puis réhabilité aujourd’hui par les baroqueux et les jazzmen…
Trilogie de curiosités sur le monde naturel
Animalia. Le Petit Salon baroque et son cabinet de curiosités « historiques » ont été présentés dans des musées, des salles de théâtre et d’opéra, éveillant l’engouement du public, comme si le spectacle du monde out of joint qu’il évoquait tendait son miroir à notre époque. Aussi, quand le Musée de zoologie et d’anthropologie de l’Université libre de Bruxelles, où j’avais la chance de pouvoir emprunter des spécimens naturalisés, m’offre une carte blanche pour une de ses Nocturnes, je décide de créer un nouveau cabinet de curiosités centré sur les animaux, avec une attention portée aux interrogations contemporaines sur le monde animal.
Avec la complicité scientifique des biologistes du musée, je me lance donc dans Animalia. Je m’inspire de rubriques thématiques fantaisistes à la Jorge Luis Borgès pour cette conférence scénique assortie d’une jolie collection de spécimens. J’y parle d’espèces menacées ou disparues, des animaux dans la musique ou dans les constellations, de bêtes qui ne sont pas si bêtes… L’éthologie y a une bonne part, grâce aux apports philosophiques de Vinciane Despret et historiques d’Eric Baratay qui prennent en compte le point de vue des animaux en leur concédant non seulement une nature mais aussi une culture – et même une biographie – qui réévaluent nos relations avec eux et donc la manière de les classer et les catégoriser.
Où classer l’ornithorynque par exemple, lui qu’on a longtemps pris pour une chimère ? On dit d’ailleurs qu’il est « la preuve de l’humour de Dieu », avec son bec de canard, sa queue de castor et ses pattes de loutre. S’il pond des œufs comme les reptiles ou les oiseaux, l’ornithorynque est bien un mammifère parce qu’il a des poils et qu’il allaite ses petits grâce à un suc qui sort de ses pores et suinte le long de sa fourrure que sucent les petits… Une fourrure très douce d’ailleurs, donc fort convoitée, ce qui a valu à l’animal d’être chassé puis protégé. Il fait partie avec l’échidné d’un embranchement isolé des mammifères, les monotrèmes.
Plusieurs artistes contemporains ont créé des animaux chimériques qui perturbent nos représentations normatives de la nature, interrogent les notions d’espèce, de genre et de mutation : par exemple, sur le mode de l’humour avec l’approche pseudo-scientifique de Joan Fontcuberta documentant ses découvertes d’une Fauna insoupçonnée ou sur le mode du malaise avec les Misfits hybrides et hyperréalistes de Thomas Grünfeld. Quand les biologistes du musée m’ont fait découvert le nouveau modèle de classification et d’organisation du vivant qui prévaut aujourd’hui, je l’ai trouvé bien perturbant, lui aussi, mais tout à fait stimulant, pas seulement au niveau scientifique mais aussi philosophique. Dans ce modèle, qui émergé depuis les années 1950 à la faveur de la biologie moléculaire et de la génétique, on ne se base plus sur la morphologie ou de la physiologie des espèces, mais sur leurs cellules.
Du coup, les représentations traditionnelles de classement se retrouvent bouleversées : elles avaient toujours été verticales, plaçant l’homme au sommet de la création. Aujourd’hui, l’arbre de la vie s’est transformé en un buisson sphérique, sans tronc aucun, avec des branches qui poussent dans toutes les directions. Dans ce modèle, trois grandes branches de base définissent le type de cellules que partage le vivant : deux groupes de cellules sans noyau, les procaryotes, et un groupe de cellules avec noyau, les eucaryotes. Les branches qui s’arrêtent en chemin représentent les espèces disparues. Celles qui atteignent la périphérie représentent les espèces qui vivent aujourd’hui : la truite, l’hirondelle, la jonquille, le bolet, les lactobacilles… et l’homo sapiens.
La découverte de ce cousinage généralisé du vivant, où la bactérie devient l’égale de l’être humain – parce qu’elle a évolué autant que lui, même si c’est sa manière – et où nous partageons tous le même ancêtre commun, une hypothétique molécule organique nommée LUCA (last universal common ancestor), voilà qui change les perspectives des relations entre espèces… C’est ce que je souhaitais partager dans Animalia, et c’est ce qui a élargi ma curiosité à tout le monde du vivant. J’ai donc poursuivi mon entreprise de gai savoir avec le deuxième « règne » traditionnel de la nature : le végétal.
Hortus Minor. De là est né Hortus Minor, dont le partage d’émerveillements et de connaissances suit un fil autobiographique, celui de ma propre expérience laborieuse avec les plantes. Ce récit est accompagné d’un film en continu où l’on voit mon amie Claire, danseuse et jardinière de son état, vaquer dans son potager et interagir ponctuellement avec moi – qui n’ai évidemment pas du tout la main verte ! – pour me pousser à la pratique. D’abord en m’offrant le spectacle de l’ouverture des onagres de son jardin.
L’onagre, on l’appelle oenothera biennis en latin, du grec oïnos « le vin » et ther « la bête ». En effet, la racine de l’onagre, trempée dans du vin, était autrefois réputée pour apprivoiser les animaux sauvages. Il s’agit d’une plante à fleurs bisannuelle très commune, d’une morphologie simple comme on le voit sur ce modèle floral très agrandi, qu’on trouve un peu partout chez nous, qui se ressème d’elle-même, le long des routes, dans les sous-bois, les terrains vagues... Elle a cependant une particularité, celle de ne fleurir qu’à la nuit tombante, au crépuscule. En été, quand le soleil se couche, quand la lumière décline, les fleurs s’ouvrent, en un mouvement de spirale visible à l’œil nu qui fait se déployer, d’abord lentement puis, sous l’effet d’une pression interne irrépressible, d’un seul coup leurs quatre pétales ronds, d’un jaune phosphorescent. C’est pour attirer les insectes nocturnes que ces fleurs s’ouvrent aussi vite et rayonnent ainsi dans le noir – car elles n’ont qu’une seule nuit pour être butinées : c’est pourquoi on les appelle « belles-de-nuit ». Le lendemain, elles sont fanées. Mais quel spectacle en attendant, et quel émerveillement…
Ensuite, mon amie Claire m’a donné un livre : Éloge de la plante du botaniste Francis Hallé. Ce n’était pas du tout un livre de jardinage mais un ouvrage scientifique qui montre que les plantes sont aussi passionnantes que les animaux, sinon davantage. Francis Hallé est un dendrologue, spécialiste des arbres, et c’est un ardent défenseur des forêts primaires – c’est-à-dire les forêts qui n’ont jamais été exploitées par l’homme et qui ne représentent plus aujourd’hui que 5 à 10 % des forêts de notre planète. Avec des collaborateurs, il a d’ailleurs créé un « radeau des cimes », une sorte de filet qui constitue une plateforme légère permettant aux biologistes d’accéder aux canopées des forêts tropicales jusque-là inaccessibles parce que trop hautes, pour y étudier la flore et la faune et démontrer l’importance de la biodiversité qui y règne.
C’est ainsi que, dans Hortus Minor, mon amie Claire me mène, et que je mène le public du coup de foudre esthétique à la conscience écologique, en passant par la botanique mais aussi la littérature, la peinture, la cuisine ou la médecine.
Mineralia. Après l’animal et le végétal, je ne pouvais pas ignorer le minéral. Pourtant c’est par lui que j’aurais dû commencer parce que le monde a commencé avec les pierres : la pierre a précédé l’eau et l’air, et c’est sur l’ordre inerte du minéral que s’est développé le désordre mouvementé du vivant. Mais c’est un ordre inerte en apparence seulement, car toutes les pierres contenues dans le meuble-cabinet qui sert de dispositif pour cette conférence scénique sont le résultat de circulations, sédimentations, éruptions, érosions et autres transformations à l’intérieur ou à la surface de notre planète. Les minéraux ne cessent d’apparaître et de disparaître pour se recombiner au gré du volcanisme, du climat et de la tectonique. C’est la raison pour laquelle ont été gravés sur la façade de ce meuble – en clin d’œil aux décors et incrustations raffinés qui ornaient les anciens meubles de curiosités – un planisphère avec les continents en creux, les océans en relief et les lignes dessinant les 14 grandes plaques tectoniques actuelles de l’écorce terrestre sur laquelle nous vivons.
Dans Mineralia, je privilégie l’intimité et la contemplation, mon objectif étant d’immerger les spectateurs dans la longue durée des temps géologiques. Les écrits de Roger Caillois m’accompagnent dans cette entreprise. Cet écrivain et essayiste du XXe siècle s’est intéressé à de multiples sujets selon une approche « diagonale » relevant à la fois de la sociologie, de l’anthropologie, de la science et de la poésie. Il était grand amateur de pierres – une partie de sa collection se trouve d’ailleurs dans la galerie de minéralogie du Muséum d’histoire naturelle de Paris – et a écrit de somptueuses réflexions et rêveries à leur sujet. Il préférait aux pierres précieuses les pierres curieuses, celle dont le graphisme – écriture, dessin ou paysage – convoquent l’imaginaire, comme les marbres de Toscanes appelés « paésines » ou les calcaires festonnés de dendrites.
Les dendrites, du grec dendron (arbre), ont été longtemps considérées comme de petits végétaux fossiles alors qu’il s’agit en réalité de fines arborescences d’oxydes de fer ou de manganèse infiltrés dans la pierre. Le physicien Vincent Fleury, chercheur au CNRS, a consacré tout un livre à ces Arbres de pierre, ouvrage à la fois historique et scientifique où il montre que les dendrites sont un des modèles d’organisation et de croissance de la matière. Elles fascinent depuis toujours parce qu’on retrouve ce modèle partout – dans la forme des vaisseaux sanguins, des éclairs dans le ciel, des fissures dans les murs ou des flocons de neige – mais on ne savait pas comment le comprendre jusqu’à ce que les principes de la thermodynamique, élaborés à partir du XIXe siècle, et la théorie des fractales formulée par le mathématicien Benoît Mandelbrot en 1970, explicitent le phénomène.
Mineralia croise art et science mais ouvre aussi à d’autres dimensions, mémorielle ou méditative… car qui n’a pas chez soi au moins un bout de roche, un galet, un caillou, collecté pour leur beauté, leur singularité, leur provenance, le souvenir qu’ils évoquent ? À leur contact, l’espace-temps auquel renvoient les pierres se vit au présent, « résumant l’étendue, condensant la durée » comme l’écrit Caillois. Mais les pierres nous plongent aussi dans leur propre espace-temps. Ce qui me touche depuis toujours à les regarder, à les toucher, c’est qu’elles m’invitent au calme de leur état solide, paisiblement concentrées sur leur matière qui vient de si loin et de si longtemps. Je comprends pourquoi le peintre chinois Mi Fou revêtit un jour sa robe de cérémonie pour aller saluer un rocher dressé dans son jardin en l’appelant « frère aîné ».
En les étudiant de plus près, j’ai découvert à quel point leur composition témoigne de la jonglerie qui anime toute notre planète : magma en fusion, roches en mouvement, chimie de transformation… Et j’avais d’autant plus envie de transmettre ces découvertes qu’elles me semblaient faire un pied de nez aux Gorgones qui peuvent croiser nos routes et dont le regard transforme en pierres les vivants que nous sommes. Tout cela m’a rendu les pierres encore plus merveilleuses. « Un merveilleux qui ne craint pas la connaissance mais qui au contraire s’en nourrit. » écrit Roger Caillois. Et j’ajouterais : « qui se partage avec autrui ».
L’histoire et l’actualité des cabinets de curiosités, c’est ce qui vous a occupé durant vos ateliers interdisciplinaires. Et ce je trouve de plus stimulant dans les enjeux contemporains de leur résurgence, c’est justement qu’ils décloisonnent et déhiérarchisent les champs du savoir et de l’art, qu’ils font dialoguer les disciplines à l’heure où elles sont de plus en plus spécialisées, qu’ils raniment le désir de savoir en rappelant que les modes de la connaissance sont pluriels, et qu’ils autorisent une vision holistique et non pas découpée du réel, pour envisager entre autres de nouvelles relations entre naturalia et artificalia.
Et ces nouvelles relations sont à l’œuvre, par exemple quand un biologiste, un ingénieur et un architecte s’intéressent aux corbeilles de Vénus (Euplectella), ces curieuses éponges des grands fonds marins dont le nom poétique est dû du fait qu’elles abritent souvent à vie un couple de crevettes à l’intérieur de leur structure en treillis faite en biosilice, donc en fibre de verre… une fibre de verre fabriquée par l’animal à la température de la mer, donc bien plus économique et écologique que celle qui est produite dans les fours, et dont l’agencement complexe de filaments est extrêmement résistante (cent fois plus que l’aluminium), ce qui ouvre la voie à de nouveaux matériaux et de nouvelles architectures.
C’est aussi le cas quand une forme géométrique, impossible à trouver dans la nature, devient réalité sous la forme artificielle et artistique du Gömböc. Cet objet – dont le nom vient de Gomb signifiant sphère en hongrois – a été créé en 2007 par un mathématicien et un ingénieur de Budapest. Il est le premier objet au monde à redressement automatique, c’est-à-dire que peu importe la façon dont on le renverse, il revient toujours dans la même position, sans avoir été lesté comme un culbuto. Ça ne s’était jamais vu. Mais après avoir créé cette curiosité, qui supposait de créer un nouveau langage pour comprendre de telles formes, on a commencé à en voir dans la nature, chez deux espèces de tortues munies d’une carapace Gömböc grâce à laquelle elles peuvent retomber sur leurs pattes à partir de n’importe quelle position…
En écho à ces recherches transversales au croisement de la science, de la nature et de l’art, le cabinet de curiosités semble s’offrir comme un dispositif ouvert et polymorphe, qui permet de recomposer à toute époque un miroir du monde par lequel on tente d’appréhender sa multiplicité, sa complexité, de recréer du lien entre les êtres et les choses dans le flux désordonné des événements, en osant l’émerveillement face au désenchantement et au catastrophisme ambiants.
C’est ce qui m’a donné l’envie d’expérimenter l’esprit de curiosité de manière plus collaborative dans le champ du social : avec des instituteurs en formation, des citoyens glaneurs de merveilles dans leur quartier, des jeunes primo-arrivants découvrant leur pays d’accueil. La Wunderkammer sort là de ses références culturelles savantes et occidentales, elle devient un laboratoire d’apprentissages et d’expressions collectifs, de mise en commun de savoirs et de savoir-faire, de cultures, d’identités multiples, un espace offert à de nouvelles curiosités à venir, à partir d’un émerveillement partagé face à tant et tant de mirabilia qui nous entourent et que nous ne voyons pas, alors qu’ils sont si admirables, comme ces cristaux de vitamine C oxydés, photographiés au microscope, qui ressemblent à autant de coquillages ou d’insectes disposés dans les tiroirs d’un petit cabinet de curiosités.
Plus de détails sur mes cabinets de curiosités sur mon blog.