Programme de recherche déposé en 2016-2017 dans le cadre du Labex CAP
Cabinets de curiosités
du XXI e siècle

Dominique Poulot et Yves Winkin

Passé et avenir des cabinets de curiosités.
Programme de recherche déposé
en 2016-2017 dans le cadre du Labex CAP

Étudiés par des historiens et des historiens de l’art soucieux d’ouvrir des voies nouvelles, les cabinets de curiosités ont connu depuis les années 1980 une vogue qui s’est traduite par des expositions, des contributions savantes, des catalogues, des réflexions philosophiques, mais aussi par une multiplication d’œuvres d’artistes qui ont puisé leur inspiration dans les trésors des Kunst-und Wunderkammern. En particulier, les institutions muséales se sont emparées de ces réflexions, en proposant des reconstitutions et des nouvelles interprétations des cabinets de curiosités, souvent, précisément, en collaboration avec des artistes contemporains. L’intérêt pour ces collections répond à une plus large actualité mondiale de la recherche à propos des multiples liens entre arts et sciences.
L’origine de ces collections hétéroclites remonte à la Renaissance ; parallèlement à la naissance des musées modernes, elles ont constitué, pour le dire avec Pierre Nora et Christian Jacob, des lieux de mémoire en même temps que des lieux de savoir dans l’Europe moderne et contemporaine. Aujourd’hui les riches collections du musée des Arts et Métiers sont porteuses de l’histoire de la culture matérielle et scientifique en lien avec celle des savoir-faire techniques et artistiques. Une série de séminaires menés par une équipe regroupant des chercheurs du CNAM, de Paris 1, et d’organismes extérieurs (CNRS, notamment), et installés au CNAM, a permis ces dernières années de porter un regard neuf sur le patrimoine scientifique et technique. Catherine Cuenca, Catherine Ballé, Dominique Poulot, par exemple, sont parmi les auteurs d’ouvrages collectifs régulièrement parus (La Documentation Française 2010, 2016, L’Harmattan, 2018).
Or le lien entre arts, science et technique, tel qu’il s’est développé dans les cabinets de curiosités de jadis, mérite d’être mis en valeur au sein du Cnam, qui s’insère avec ses sites patrimoniaux, Musée et bibliothèques, au cœur du débat international autour de ces problématiques. En proposant une nouvelle interprétation des cabinets de curiosités, le projet Labex se posait les questions suivantes : Quel display pourrait être adopté pour un cabinet de curiosités site spécifique au sein du CNAM, quelles relations nouerait-il avec les collections permanentes et quel récit de l’histoire du musée proposerait-il ?
La mise en valeur du patrimoine scientifique et technique dans le cadre d’une telle initiative exige de chercher des réponses à toute une série de questionnements. Pour développer une réflexion autour de ces problématiques et de ces enjeux, une série d’ateliers de recherches et de séminaires internationaux, dans le but de structurer et guider la mise en place d’un cabinet de curiosités dans une salle du musée, sera mise en place. L’objectif principal de la série d’ateliers de recherche n’est pas seulement de guider et contribuer à la mise en place d’un cabinet de curiosités, grâce à la collaboration entre professionnels provenant de domaines différents. Il s’agit de resserrer les liens entre arts, sciences et musées, au sein d’une institution qui abrite un important patrimoine scientifique et technique, et qui est en premier lieu une institution de recherche et d’enseignement.
Ainsi, ces ateliers visent à contribuer à la recherche en muséologie, muséographie et histoire de l’art, et à la formation d’étudiants de deuxième et troisième cycle (notamment doctorants), dans le but de créer une communauté d’intérêts et de réflexions autour d’un thème d’actualité muséologique, scientifique et artistique, et donc de favoriser l’interdisciplinarité des approches au sein du musée. « L’actualité de la recherche montre un intérêt croissant des historiens pour les relations entre les sciences et la culture artistique et visuelle, ainsi que pour les musées et les pratiques scientifiques liées à ces institutions. L’on pourrait citer à cet égard les travaux récents de Lorraine Daston et Peter Gallison (Objectivity, 2007), ainsi que ceux de Sharon Macdonald concernant les pratiques muséologiques et muséographiques dans les musées scientifiques (Behind the Scenes at the Science Museum, 2002), ou encore les réflexions conduites autour des musées des Universités, telle la rencontre Patrimoine et communautés savantes (S. Boudia, A. Ramussen, S. Soubrian, dir., 2009).
Les institutions muséales ont été jusqu’à présent des acteurs de première importance dans ce scénario international. Cet intérêt « théorique » s’est traduit dans les salles des musées par des projets d’expositions – temporaires et permanentes – et par des collaborations avec des artistes, ayant pour thème central le cabinet de curiosités. En ce qui concerne ces relectures contemporaines du sujet, l’on pourrait citer les nombreux travaux du plasticien américain Mark Dion pour des musées, comme le cabinet permanent du Musée Océanographique de Monaco (2011), ou l’installation du musée de Manchester (2005), ainsi que la Cabane Sommer dans le musée parisien de la Chasse et de la Nature (2006) ; ou la collection Curios & Mirabilia du Château d’Oiron, sous la direction artistique de Jean Hubert Martin (1991-1995). Ces questions étaient aussi au centre de la Biennale de Venise de 2013, portant le titre Le palais encyclopédique, avec une référence explicite aux cabinets de curiosités. Elles informent aussi des expériences plus marginales, comme le musée de la Technologie Jurassique de Culver City (Californie), un modèle post-moderne depuis les gloses de Lawrence Weschler.
Nombreuses sont aussi les institutions qui ont proposé et qui proposent des reconstitutions historiques de cabinets de curiosités à partir de leurs collections permanentes, ou bien des agencements faisant référence à ce modèle, pour raconter leur histoire et renouer ainsi avec leurs origines. Ces institutions recouvrent de multiples domaines parmi lesquels la Wunderkammer de la Frankesche Stiftungen à Halle, le Muséum d’histoire naturelle de Paris avec l’ancien cabinet de Bonnier de la Mosson dans sa médiathèque (XVIIIe siècle), celui de Madrid avec le cabinet Royal (1771), le Musée historique de la ville de Bâle, qui conserve les cabinets des collectionneurs du XVI et XVIIe siècle Amerbach et Faesh, le Hunterian Museum de Glasgow, né des collections du médecin William Hunter, et enfin le nouveau Musée des Confluences à Lyon avec l’exposition Dans la chambre des merveilles. On ne poursuit pas ici une énumération extrêmement riche, à laquelle le projet de salle pourrait ajouter une manifestation originale et enrichissante. Enfin il faut poser notamment la question des performance studies, qui dans la tradition académique anglo-américaine sont intégrées à nombre de museum studies. L’apport aujourd’hui classique de Richard Schechner, Performance theory (1988), devra ainsi nourrir les approches entre liminalité et parcours, initiation et agency de la collection.
Il nous a paru très important d’ouvrir les perspectives de recherches à des comparaisons, avec la présence d’invités internationaux pour enrichir la réflexion : des chercheurs, scientifiques, professionnels des musées et artistes. Ces comparaisons sont non seulement établies entre des méthodes de recherche, mais aussi entre les « traditions muséologiques » nationales et internationales, et notamment entre les différentes expériences. Julius von Schlosser (1908) avait proposé, à la fondation de la science des cabinets curieux, une partition entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud qui est ensuite apparue illusoire, au profit d’une mise en évidence des interconnections et des transferts. Une nouvelle géographie, européenne au moins, des cabinets de curiosités aujourd’hui est à imaginer. Du point de vue méthodologique les participants bénéficient de nouvelles approches et méthodes qui appartiennent à des pratiques et à des disciplines différentes, et sont appelés à coopérer dans un but commun.
Les séminaires proposés durant ces deux années 2016 et 2017 ont adopté trois axes principaux :
  1. Le rapport entre une collection permanente de musée et son histoire et l’exposition au XXIe siècle : défis, enjeux, impasses et solutions ;
  2. La place de l’art contemporain et de sa culture dans la science et la technique ;
  3. La médiation culturelle et le public : questions de muséologie

Les partenaires

 

Le Musée des arts et métiers :

 
Le Conservatoire national des arts et métiers est un établissement public national à caractère scientifique, culturel et professionnel, constitué sous la forme d’un « Grand établissement », sous la tutelle du ministère chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il assure plus particulièrement des missions de formation supérieure continue tout au long de la vie, de recherche et de diffusion de l’information et de la culture scientifique et technique.
Depuis 1794, les collections du Conservatoire se sont enrichies de nombreux apports, précieux témoins de l’évolution des savoirs scientifiques et du progrès technique. Le musée conserve aujourd’hui une exceptionnelle collection, remarquable tant par son ampleur (près de 80 000 objets et 15 000 dessins) que par la diversité des thématiques couvertes. Le parcours de visite du musée en propose l’exposition, organisée en sept sections (instruments scientifiques, matériaux, construction, communication, énergie, mécanique et transports) et permet de découvrir l’un des lieux les plus atypiques, l’ancien prieuré de Saint-Martin-des-Champs ayant été consacré par la Révolution française en « temple » de la technique. Parmi les pièces les plus remarquables, il faut signaler le cabinet de physique de Jacques Alexandre Charles et le laboratoire d’Antoine Laurent de Lavoisier, la collection d’horlogerie de Louis Ferdinand Berthoud, le métier à tisser et les façonnés de Jacques Vaucanson, le télégraphe Chappe, le fardier de Cugnot ou l’Avion n° 3 de Clément Ader. Réouvert en 2000, après un vaste chantier de rénovation, le Musée des arts et métiers conserve aujourd’hui une collection de référence. Il propose une importante programmation culturelle, à destination d’un vaste public, en particulier à travers ses activités pédagogiques, ses conférences et ses expositions temporaires, et dispose d’importantes ressources documentaires dans les domaines de l’histoire des techniques et du patrimoine industriel. Le Cnam a créé et porte la mission nationale de sauvegarde du patrimoine scientifique et technique contemporain (Patstec) et anime le réseau des musées techniques (RéMut).

Le Labex CAP :

Le Laboratoire d’Excellence Création, Arts et Patrimoines (acronyme « CAP »), préparé en collaboration entre dix-sept laboratoires universitaires et d’enseignement supérieur (émanant de : l’EHESS, l’EPHE, le CNAM, l’ENC, l’ENSCI, l’ESCP Europe, l’ENSAPLV, l’INHA, l’INP, l’IRCAM, le LCPI ParisTech, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et huit établissements patrimoniaux et muséaux (BnF, Musée du Louvre, Centre Pompidou, musée du quai Branly, Musée des Arts Décoratifs, Musée des Arts et Métiers, Sèvres – Cité de la céramique, La Cité de l’architecture et du patrimoine) fait partie des projets retenus par le gouvernement français dans le but de soutenir et amplifier le rôle et la visibilité internationale des meilleurs laboratoires de recherche du pays. À la fois observatoire et laboratoire expérimental, le Labex CAP étudie les arts, la création et les patrimoines et les prend comme points d’appui pour comprendre et accompagner les mutations de la société contemporaine, connectées à la mondialisation de la vie économique et des moyens de communications mais aussi des cultures. Ainsi, le Labex CAP mobilise des compétences scientifiques variées, dans les domaines des théories esthétiques et de la philosophie de l’art, de l’histoire de l’art, de l’architecture et du patrimoine, des études musicales, de la poétique, de l’anthropologie culturelle, de la sociologie de l’art, de l’histoire des techniques mais aussi des techniques de communication et d’information, du design, de la conservation et de la restauration. L’association du Labex CAP avec de grandes institutions patrimoniales représente l’un des points forts du projet ; l’une de ses ambitions étant de permettre enfin la collaboration innovante et porteuse entre, d’une part, des entités de recherche relevant du domaine de l’enseignement supérieur, et d’autre part, des organismes n’y étant pas affiliés. Au moyen de cette ouverture sur les champs extra-universitaires, le Labex CAP affiche la volonté de favoriser le croisement des regards, des questions, des pratiques et des modalités de recherche. Il s’agit de décloisonner les différentes approches de l’art, de la création et du patrimoine, et, par-delà, les compétences et professions diverses qui ont trait à ces domaines.

Le musée de la Chasse et de la Nature de Paris :

Inauguré par André Malraux dans l’hôtel de Guénégaud (monument historique du XVIIe siècle réalisé par François Mansart) le 21 février 1967, le musée de la Chasse et de la Nature a été étendu en 2007 à l’hôtel voisin, l’hôtel de Mongelas (XVIIIe siècle). Musée privé, émanation de la Fondation François Sommer, il bénéficie du label « Musée de France » octroyé par le ministère de la Culture et de la Communication. Après sa première extension en 2007, le musée de la Chasse et de la Nature a toujours cherché à développer et à enrichir ses collections et son parcours de visite afin de mieux satisfaire les attentes du public. Le musée a eu dernièrement l’occasion de grandir à nouveau pour offrir fin 2020 de nouveaux espaces aux visiteurs toujours plus nombreux. Au deuxième étage des hôtels de Guénégaud et de Mongelas, plusieurs salles seront aménagées. Ces nouveaux espaces d’exposition permettront d’aborder de nouveaux thèmes relatifs à la relation entre l’Homme et la nature. Ceux-ci seront illustrés par les acquisitions récentes de la Fondation François Sommer dans le domaine de l’art ancien et contemporain.
La muséographie cherche à susciter l’émotion, le dépaysement, tout en nourrissant la réflexion sur notre rapport aux animaux et aux espaces sauvages. Les développements nouveaux de ce thème dans la pensée et dans l’art contemporain auront un écho dans cet espace élargi. Le caractère innovant et singulier d’une scénographie qui recourt à la poésie et à l’humour sera affirmé. L’ouverture du musée à l’hiver 2020 permettra au public de découvrir les nouveaux espaces conçus dans l’esprit d’une maison-musée, les derniers développements thématiques sur la question de la relation de l’Homme à la nature, ainsi que les acquisitions récentes de la Fondation François Sommer.
Le musée réunit de très riches collections de peintures, dessins, sculptures, tapisseries, orfèvrerie, céramiques, armes, animaux naturalisés, mobilier, objets d’art, installations, photographies, vidéos… Les collections permanentes sont présentées à travers une muséographie originale associant les œuvres à des animaux naturalisés à des éléments d’interprétation. Conçu comme un belvédère ouvrant sur l’espace sauvage, le musée permet d’appréhender en plein Paris l’animal dans son environnement. Cette proposition est fidèle à l’esprit qu’ont souhaité les fondateurs, celui d’une « maison d’amateur d’art ».

Comité d’organisation 

Programme des ateliers 

Mercredi 7 décembre 2016, Musée des arts et métiers, Cnam

Cette première séance a été ouverte par une présentation du projet et des séances suivantes. Puis une définition du cabinet de curiosités, une histoire des cabinets, un état de l’art et une analyse de la bibliographie principale seront proposés. Comment les collections de l’institution du Cnam sont-elles en lien avec les cabinets ? Quels sont les points communs et les différences ?

Mercredi 11 janvier 2017 à l’HICSA

Thème : inventaire des cabinets permanents existants en France ou Europe

Mercredi 15 mars 2017 au Musée des arts et métiers

Thème : collaboration avec des artistes contemporains

Mercredi 10 mai 2017 à l’HICSA

Thème : propositions pour une muséographie contemporaine

Programme des Journées internationales

Mardi 3 octobre 2017 au Musée des arts et métiers, Cnam 

Mercredi 4 octobre 2017 au musée de la Chasse et de la Nature, Paris